Il y a un an, l'Ordre du Temple solaire sombrait dans la démence. Autopsie d'une enquête.

Source : La Presse (Canada), Martin Pelchat, jeudi 5 octobre 1995.


La Sûreté du Québec a terminé il y a quelques semaines son rapport final d'un millier de pages sur la tragédie du Temple solaire. L'enquête, compliquée par la peur que suscitait Jo Di Mambro chez les ex-membres de l'ordre, même plusieurs mois après sa mort, a démontré que le carnage, survenu il y a maintenant un an, avait été minutieusement préparé, à partir de l'été 1994, à Morin Heights.

Lorsque la SQ a entrepris son enquête en mettant à contribution une trentaine de membres de la secte au Québec, l'automne dernier, elle les a trouvés pour la plupart terrorisés. D'abord parce que la mort de Di Mambro n'a été confirmée que quelques jours après la découverte du carnage. Ensuite parce que le leader de l'ordre avait déjà fait des menaces à certains : ils auraient plus à craindre de lui mort que vivant. « Les gens n'avaient pas peur de nous », raconte en entrevue Jacques Saint-Pierre, l'enquêteur principal au dossier. « Ils avaient peur que Di Mambro revienne. »

L'autre difficulté à laquelle étaient confrontés les policiers - une centaine ont participé à l'enquête - était leur ignorance du monde singulier dans lequel évoluaient les disciples de Di Mambro, dans certains cas depuis une bonne vingtaine d'années. « Une des choses que je retiens de ça, explique Jacques Saint-Pierre, c'est qu'on est vraiment démuni quand on arrive dans une organisation comme celle-là. C'est comme s'ils parlaient le chinois par rapport à nous autres. « Ça a pris environ deux mois de travail avec les personnes impliquées dans l'OTS pour me faire expliquer et comprendre le rationnel. »

Et ce n'est que le printemps dernier que la SQ a senti se relâcher la tension chez plusieurs ex-membres, en même temps que semblait s'estomper le terrible ascendant psychologique que Di Mambro et Jouret exerçaient sur leurs disciples. Certains ont eu besoin pour s'en affranchir de consulter des psychologues.

(...)

Double "suicide"

En toute discrétion, Jo Di Mambro, malade et craignant de se retrouver sur la paille après avoir fait la grande vie grâce aux dons de ceux qu'il attirait, avait décidé que le moment était venu de passer à une autre « forme d'existence », sur la planète Sirius. Il avait décidé, croit la SQ, d'emmener 49 personnes avec lui, de gré ou de force.

Il voulait aussi « faire un exemple » au Québec en éliminant le couple Antonio et Nicky Dutoit, qui s'éloignait de l'ordre. Dans ses plans, il était prévu également que leur bébé de trois mois, conçu et baptisé au mépris de ses diktats et désigné par lui comme un « antéchrist », serait tué.

Ainsi, lorsqu'ils sont arrivés à Morin Heights, au milieu de l'été 1994, Jerry Genoud 35 ans, et sa compagne Colette Rochat, 62 ans, deux intimes suisses de Di Mambro, étaient carrément investis d'une « mission » : tout mettre en place pour réaliser le volet québécois de la finale démentielle imaginée par le leader et ce, à l'insu des autres membres de l'OTS. « Il était convenu qu'ils se suicideraient après », croit aussi l'enquêteur Saint-Pierre. Les Genoud devaient procéder dans la plus grande discrétion.

En mars 1993, l'OTS avait fait couler beaucoup d'encre ici à cause d'une affaire d'armes prohibées, et Di Mambro entretenait une véritable psychose de la surveillance. Aussitôt installés au 197, chemin Bélisle, à Morin Heights, une maison à trois pavillons distincts propriété de Di Mambro, de Luc Jouret, sa « main droite » et du « financier » de l'ordre, Camille Pilet, Jerry et Colette Genoud ont donc entrepris de mener à bien leur mission. Ils ont tiré les stores aux fenêtres et avisé le responsable de l'entretien de la maison de ne plus y venir. Ils vivaient en reclus, sauf pour quelques voyages à Ottawa où l'ordre possédait des appartements. C'est d'ailleurs en Ontario que les Genoud auraient commencé leurs emplettes. En fait, il s'agissait de se procurer la quincaillerie nécessaire pour brûler de fond en comble la luxueuse demeure de Morin Heights. Ils auraient aussi acheté un bâton de baseball qui allait servir au massacre des Dutoit.

Vers la mi-septembre, alors que les Genoud avaient probablement commencé à mettre en place le complexe dispositif de mise à feu, Dominique Bellaton, une grande amie des Dutoit et une fidèle de Di Mambro, est arrivée à Morin Heights. Elle aussi avait une mission : inviter à souper, lorsque le moment serait venu, le couple Dutoit. Di Mambro savait que les Dutoit ne se méfieraient pas d'elle. Les Dutoit ne se doutaient pas de ce qui les attendait. Surtout qu'un soir de la fin septembre, Dominique Bellaton les avait reçus une première fois à Morin Heights, avec leurs parents, venus de Suisse voir leur petit-fils. Le 30 septembre, les Dutoit étaient conviés à un second repas au 197, chemin Bélisle. Mais un nouveau personnage, arrivé de Suisse la veille, s'y trouvait : Joël Egger. Pour se débarrasser des Dutoit, il fallait deux « chevaliers » : Jerry Genoud serait l'un et Egger l'autre.

Quelques heures plus tard, soit vers 20 h 30, les préposés de la compagnie Swiss Air à l'aéroport de Mirabel notèrent une certaine agressivité dans le ton de Joël Egger et Dominique Bellaton. « Ils ne voulaient absolument pas manquer leur vol de retour », résume Jacques Saint-Pierre.

Quand, dans l'avant-midi du 4 octobre suivant, les policiers de la SQ découvrirent les corps brûlés de Jerry et Colette Genoud dans une chambre à coucher de la maison - elle étendue, lui assis près du lit - ils crurent avoir affaire à un double suicide. Les corps ne portaient pas de traces de coups ou de blessures infligées par un couteau ou une autre arme. Toutes les portes de la maison étaient verrouillées ; aucune trace d'effraction.

Un enquêteur remarqua cependant de minuscules traces de sang. Ou plutôt la trace brunâtre laissée par le sang séché. « C'était à peine visible, se souvient le policier Saint-Pierre. Ça m'a travaillé toute la nuit.» D'autant plus que le pavillon voisin devait lui aussi flamber à 5 h 01, grâce au dispositif mis en place par les Genoud. Mais une erreur de leur part fit que la conflagration ne survint jamais.

Quand la nouvelle filtra d'Europe, le 5 octobre, que 48 cadavres avaient été retrouvés en Suisse dans les décombres de deux domaines de l'OTS, les spécialistes de l'expertise judiciaire scrutaient à la loupe la maison de Morin Heights. Ce sont eux qui démontrèrent, grâce à une sorte de révélateur, que le pavillon épargné par le feu avait en fait été le théâtre d'un véritable carnage. Les Genoud avaient certes nettoyé les murs avec minutie avant de préparer leur propre mort sous anesthésie. Mais le sang laisse une trace qui a la vie longue ; il s'infiltre dans les interstices, pénètre le gypse.

Dans l'après-midi du 6 octobre, les policiers trouvèrent, dans un réduit sous un escalier, les corps mutilés de Nicky et Antonio Dutoit, enroulés dans des tapis. Près d'eux, dans un sac, le cadavre du bébé portait aussi les marques d'un meurtre rituel.

(...)

Les corps des Dutoit ont été rapatriés en Suisse par leurs familles, mais ceux des Genoud sont restés ici. Au cimetière de Laval, Jerry Genoud et sa femme Colette reposent au milieu des quelque 800 sépultures réservées aux corps non réclamés. Pas de pierre tombale ni de petite croix. Rien qu'une borne numérotée, presque cachée dans le gazon. Le parfait anonymat. Les Genoud étaient venus au Québec avec une mission sans retour. Ils ne devaient surtout pas se faire remarquer. Jo Di Mambro serait fier d'eux.


  
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