" Moon... ça existe encore ? ". Telle est sans doute la réaction
de la majorité des Français si l'on prononce ce nom.
Cela existe bel et bien. Mais on ne voit plus que rarement
des adeptes souriants aborder des jeunes au coin des rues, ou faire le
porte-à-porte pour vendre le " Nouvel Espoir ". L'été
dernier, pourtant, des moonistes, pour la plupart étrangers (nombreux
Asiatiques), ne parlant pas français, étaient postés,
deux par deux, en de nombreux points de Paris, abordaient des jeunes, Français
et surtout étrangers, pour les convier à une " réunion
internationale d'étudiants " et leur vendre des billets pour un
spectacle culturel, non sans leur faire inscrire sur la souche leurs noms
et adresses... Il s'agissait de la " Convention Internationale du " CARP
" (nom de l'organisation pour le recrutement en milieu universitaire) présidée
par le fils aîné de M. Moon et organisée par les chefs
moonistes français, dont Pierre Ceyrac, député au
Parlement Européen (liste du Front National).
Pendant l'année scolaire, des conférences ont
lieu au siège de l'organisation à Paris, rue de Châtillon
(14è) qui ne porte plus aucune marque extérieure, sauf de
grands rubans tricolores. (Au début, on pouvait lire : " CAUSA
"). Les invitations se font par affiches et invitations ne mentionnant
généralement ni Moon, ni l'AUCM.
Si le recrutement a toujours continué, à l'occasion de ces
conférences, mais, semble-t-il, surtout à l'étranger,
auprès de jeunes débarquant, sac au dos, aux États-Unis
notamment, il ne semble pas compenser les départs. Les effectifs
augmentent désormais par les naissances. Les conjoints " bénis
" lors des mariages de masse depuis 1982 ont été invités
à s'unir et à procréer en moyenne trois ans après
la cérémonie. Le rythme est rapide : un an, dix-huit mois.
Les enfants, supposés exempts du péché originel, ont
pour " Vrais Parents ", eux aussi, M. et Mme Moon. Les couples stériles
peuvent se voir attribuer l'enfant d'un autre couple mooniste, qui leur
est donné dès avant la naissance. C'est un " don d'amour
". Le but des couples moonistes est d'en avoir le plus possible, " pour
notre Père ". Nés parfaits, ils n'auront pas à subir
les mêmes épreuves que leurs parents et pourront très
tôt, à leur tour, produire des " enfants bénis ". En
France, ils vivent en petites communautés de deux, trois ou quatre
familles par appartement. Les ressources (part des salaires, allocations
familiales, etc.) sont mises en commun, de même que les tâches
familiales et ménagères, ce qui libère les femmes
pour les activités missionnaires ou autres. Certains couples ont
leur propre appartement, mais accueillent " frères " et " soeurs
" de passage. A l'étranger (États-Unis, Japon, Hong-Kong)
il peut y avoir des communautés plus nombreuses.
2. Hier, des illuminés... Aujourd'hui, des gens "normaux"...
En France comme dans le monde, les préoccupations des familles et
du public ont quelque peu évolué : ce qui frappait, il y
a 15-18 ans, c'étaient les conversions-éclairs, le changement
total et brusque de personnalité, d'expression, la rupture radicale
avec tout ce qui avait jusque là fait la vie d'un jeune, ses centres
d'intérêt etc, et le départ souvent à la suite
d'un simple week-end. Il était question de " lavage de cerveau ",
en fait d'un conditionnement intensif, en groupe, d'une manipulation assez
simple où l'affectivité, les désirs (être reconnu
par ses pairs, être délivré de l'incertitude de la
vie, des angoisses, des parents... ) sont plus importants que le raisonnement.
Et l'on se demandait si une telle manipulation était licite, légalement
et surtout moralement, si elle était réversible et comment.
Ces questions sont toujours posées, le phénomène a
été bien étudié, notamment aux États-Unis.
Des adeptes qui ont persévéré, eux, n'ont plus l'air
" illuminé " de leurs débuts, mais veulent apparaître
comme des gens " normaux ". Ils ont entre 35 et 45 ans, la plupart ont
un travail, soit dans des entreprises de l'organisation, soit à
l'extérieur, d'autres sont " missionnaires ", " bénévoles
à temps complet " (même s'ils sont chargés de famille).
Leur conviction n'a pas changé : Moon a la mission d'unifier le
monde dans un royaume messianique sur le modèle de la " famille
parfaite " que réalisent déjà les membres de l'" Église
de l'unification ", en union parfaite avec les " Vrais Parents ". Mais
extérieurement, on collabore souvent avec des non-croyants, en disant
accepter la liberté de religion.
3. Pour les enfants des moonistes, Moon est leur vrai père
Ce qui est maintenant préoccupant, c'est d'une part le danger représenté
par l'infiltration continue de l'organisation Moon, par ses innombrables
ramifications, dans la vie économique et les rouages politiques
des pays où elle a réussi à s'implanter visiblement
ou non ; d'autre part, sur le plan des personnes, le sort des enfants,
ils ne sont pas maltraités, plutôt bien soignés, mais
il reste qu'ils sont entièrement conditionnés dès
leur naissance à considérer Moon comme leur vrai père,
dans une obéissance absolue. Les problèmes se posent déjà
de façon aiguë si l'un des parents quitte l'organisation (ce
qui leur est rendu très difficile par la présence d'enfants,
qu'ils aiment vraiment, bien sûr) : il devra laisser les enfants
au conjoint mooniste, surtout si c'est la mère. Celle-ci, généralement
de nationalité différente, sera envoyée avec ses enfants
dans son pays d'origine - et dans la " Famille " mooniste de ce pays. On
voit combien est alors difficile l'exercice du droit de visite et le maintien
des liens du père avec ses enfants. Après des années
au service de Moon, sans diplômes et sans métier bien souvent,
il a bien du mal à trouver un emploi - comment alors payer la pension
alimentaire qui lui est réclamée, comment payer les voyages
pour les visites autorisées, les vacances... ? Les grands-parents,
de leur côté, même s'ils se sont résignés
à la décision de leur enfant, qui était majeur et
supposé " libre ", sont de nouveau déchirés lors de
l'arrivée de petits-enfants, qui n'ont rien décidé
du tout. Ils souffrent s'ils les voient de temps en temps, et plus encore
s'ils ne les voient jamais. Ils ont bien de par la loi un " droit de visite
", mais bien difficile à exercer dans la pratique. Et tous ne sont
pas en état de recevoir pour des périodes variables trois,
quatre ou cinq petits qu'ils connaissent à peine et qui, dans certains
cas, ne parlent même pas le français. Problèmes personnels,
sans doute, mais n'est-ce pas finalement de la dignité et de la
valeur des personnes qu'il s'agit ? Or ces enfants sont mis au monde par
la volonté de Moon et pour servir ses desseins, non pour leur épanouissement
et l'accès à leur pleine dignité humaine dans la liberté.
4. La vie de château
Dans le monde, spécialement États-Unis, Corée, l'organisation
Moon investit dans l'immobilier. En France, c'est relativement peu de chose
: outre le château de Mauny (Seine-Maritime) acheté en 1976,
et une partie d'un immeuble modeste à Paris, 9-11 rue de Châtillon
(14ème), qui sert de siège à CAUSA
(bras politique de l'organisation) les moonistes ont acheté fin
85 ou début 86 le château-hôtel de Bellinglise (Oise)
au nom d'une " Minority Alliance ", sise à New York, filiale peu
connue de la secte. Figure au Conseil d'Administration de la société
civile immobilière désormais propriétaire, Rudolf
Weber, mooniste autrichien de longue date, marié à une Bretonne,
longtemps responsable de CAUSA-Europe. Des moonistes " de la base " ont
travaillé à la rénovation du château, qui vise,
outre une riche clientèle privée, celle de " séminaires
" internationaux des grandes entreprises, publiques ou privées.
Le scénario s'est répété fin 89 : une autre
SCI, la " Société européenne de gestion immobilière
" (SEGI) achète le château de Challain-la-Potherie, en vente
depuis longtemps. (Maine-et-Loire). PDG : Michel Cloarec, mooniste et "
leader " de longue date, et.., directeur administratif de Bellinglise.
Cette SEGI a été constituée la veille de la transaction.
Les actionnaires sont des Japonais. Les travaux prévus ne sont pas
encore commencés, mais un vaste terrain a été acquis
en vue d'un futur golf. Même ambition que pour Bellinglise: tourisme
de luxe, séminaires " haut-de-gamme ".
Enfin, le prestigieux Trianon-Palace, à Versailles, dont
l'organisation Moon avait acquis la majorité des parts fin 1984,
par sympathisants interposés, selon J.F. Boyer (L'Empire Moon, pages
346-355) a été revendu à " un groupe japonais " sur
lequel on n'a pas de renseignements précis. Des travaux très
importants ont été entrepris (pour 300 millions de francs
au moins) et le directeur, J.M. Ruault, fait déjà la promotion
du Palace auprès des grandes entreprises. Ouverture prévue
: été 1991. Quand on sait que la majeure partie des fonds
dont dispose M. Moon vient du japon, on peut se demander si le Trianon-Palace
a véritablement changé de propriétaire. Mais on sait
aussi que Moon a depuis quelque temps de gros soucis d'argent.
5. Bijoux, ginseng, presse et automobile...
La principale entreprise mooniste en France est la fabrique de bijoux et
montres Christian Bernard, qui connaît une expansion continue. Ses
usines des Ulis (Essonne) et de Mâche (Doubs) n'emploient pas exclusivement
des moonistes, mais leur nombre reste important et ils sont dominants.
La fabrication, vendue en France, est surtout exportée (Europe,
et surtout États-Unis et Japon). C'est une source importante de
revenus, non seulement par les profits réalisés, mais parce
que les employés moonistes reversent une part importante de leur
salaire à l'organisation.
Au États-Unis, les moonistes ont créé une
multitude d'entreprises, certaines éphémères, et généralement
peu rentables. Plusieurs journaux : d'abord à New York ; appelé
finalement New York City Tribune, ce quotidien a cessé de
paraître début janvier 91. A Washington, le Washington
Times paraît depuis 1982. Les investissements de départ
sont énormes, et le déficit annuel, jamais comblé,
est encore plus grave. Moon n'a pas lésiné sur les salaires,
en particulier celui du rédacteur en chef, Arnaud de Borchgrave.
Le tirage reste faible (autour de l00.000 exemplaires, le service des "
audits " (vérification des tirages) a renoncé à contrôler
ce journal) mais il est lu à la Maison Blanche et se veut l'organe
de la droite américaine. Des périodiques: un hebdomadaire,
Insight, et un mensuel, The world and I, gros comme un annuaire
téléphonique, véritable gouffre financier. La nécessité
de réduire les dépenses a mené récemment à
une réduction sensible du poids de ce mensuel, comme à la
fermeture du journal New-Yorkais. Le personnel des publications a été
fortement réduit.
Moon a fondé son journal à Séoul, le Segye
Ilbo, grâce à la libéralisation relative du régime.
En Corée, le Ginseng Ilwha continue à être
produit et exporté, et les diverses usines (métallurgie,
armements, et plus récemment boissons) fonctionnent et s'étendent.
L'investissement le plus spectaculaire est certainement l'ensemble d'industrie
automobile en Chine du Sud (non loin de Canton), investissement exclusivement
mooniste. L'objectif est très ambitieux, la production n'a pas encore
commencé, mais on affirme que la petite berline 4 places, " Panda
", sera vendue uniquement à l'étranger. (Un bon résumé
des ambitions moonistes en Chine et en Corée se trouve dans " Église
d'Asie ", Agence d'Information des Missions Étrangères de
Paris, N° 107, Dossiers et Documents N° 3/91, Mars 91. Ce dossier
résume et traduit un article de la Far Eastern Economic Review
du 1er novembre 1990, signé par Mark Clifford. Il en a été
rendu compte dans Bulles).
6. Politique: Moon courtise la droite
Tout ceci nous amène à deux éléments relativement
nouveaux : la dimension de plus en plus politique de l'organisation Moon,
déjà soulignée par J.F. Boyer, et, tout récemment,
l'engouement spectaculaire de Moon pour M. Gorbatchev.
Aux États-Unis, Moon courtise la droite depuis longtemps
; pour la guerre à outrance au Vietnam, pour Nixon lors de la crise
du Watergate, pour les Contras du Nicaragua et autres guérillas
anticommunistes, pour les gouvernements militaires dictatoriaux d'Amérique
Latine... En France, la surprise a été créée
quand un Roumain naturalisé français, Gustive Pordéa,
a été élu sur la liste Le Pen pour les élections
européennes de 1984, grâce à l'argent mooniste. Quatre
ans plus tard, il sera remplacé par Pierre Ceyrac, un des grands
" leaders " français du moonisme. Ce dernier a été
élu en 1986 à l'Assemblée Nationale sur la liste du
Front National (Nord), mais a échoué en 1988. De même,
outre Pierre Ceyrac à Lille, des moonistes ont figuré sur
les listes du Front National pour les élections municipales (sans
succès). Aucun autre parti n'a jamais accepté la collaboration
avec l'organisation Moon. Même si le Front National reste minoritaire,
la qualité même de député comporte bien des
avantages et des possibilités, et les moonistes espèrent
toujours des succès lors de municipales, ce qui leur donnerait des
possibilités d'action et constituerait un marchepied. Comme partout,
on voit bien que l'objectif est de paraître " normal ", fréquentable,
bref, de se faire des amis et des alliés plutôt que de recruter
des adeptes dans l'immédiat. " Je ne crois pas en Moon, mais ses
disciples sont des gens très bien, et leur religion ne regarde qu'eux
", voilà ce que Moon veut qu'on dise et pense dans le monde politique.
Et, plus tard...
7. Quand l'anticommuniste Moon soutient Gorbatchev
La mini-bombe a éclaté quand l'apôtre de l'anticommunisme,
Moon lui-même, a déclaré M. Gorbatchev " positif ",
lui a accordé un soutien total et l'a couvert de louanges. Puis
il a réuni à Moscou, en 1990, sa " Conférence Mondiale
des Médias " et a été reçu à cette occasion
par M. Gorbatchev en personne. L'URSS n'est plus Satan. D'ailleurs, ce
revirement ne trouble pas les moonistes : c'est, pensent-ils, grâce
aux prières et aux sacrifices de Moon et de ses disciples que le
communisme s'est écroulé, et Gorbatchev est l'instrument
du changement. Les louanges que Moon déverse sur lui - interviews,
discours - sont délirantes. On voit bien, tout de même, que
l'objectif est d'être accepté comme " Église " ou "
Mouvement " en URSS, comme dans les pays de l'Est ex-communistes, et c'est
déjà fait. Comme les autres sectes d'ailleurs, l'organisation
Moon fait d'énormes efforts pour recruter dans ces pays, où
ces mouvements, leurs buts et leurs méthodes étaient inconnus.
Invitation à des séminaires aux États-Unis, tous frais
payés : qui résisterait à pareille offre ? et les
séminaires se succèdent, en Pologne, Hongrie, Allemagne de
l'Est... Les textes sont traduits dans les différentes langues,
afin que les premiers convertis puissent enseigner les autres, même
s'ils ne comprennent pas l'anglais. Reste à savoir quel succès
auront ces efforts. Enfin, Moon s'apprête à pénétrer
la Corée du Nord, quand le communisme s'y sera écroulé
- but premier, but ultime.
8. Soucis financiers et problèmes de succession
Une ombre au tableau : le succès total et final se fait attendre
; et, dans l'immédiat, et pour la première fois semble-t-il,
Moon a des soucis d'argent. Ses dépenses sont énormes ; jusqu'ici,
sa source principale de financement était le Japon. Mais l'argent
ne coule plus si facilement. Pour faire face aux dépenses, l'" Église
" de Moon avait persuadé des Japonais, moonistes ou amis, de consentir
des prêts, voire d'emprunter eux-mêmes pour verser l'argent
à Moon en Corée. Mais il faut rembourser, payer des intérêts,
et cela va assez mal. Défections, scandales. Il est impossible de
dire comment les choses évolueront. Un facteur d'incertitude est
également l'âge de Moon : 71 ans. Certes, il peut vivre encore
longtemps; mais les entreprises coréennes qui ont grandi comme des
champignons se désagrègent souvent à la mort du patron,
car leur croissance reposait sur la fidélité inconditionnelle
au chef. Moon ne se considère certes pas comme un patron ordinaire
mais les rivalités inévitables entre lieutenants, les difficultés
pratiques, risquent de décourager les sympathisants et alliés,
et même les disciples. Tout cela est hypothétique. Reste que
l'empire Moon repose en fin de compte sur l'adhésion totale de quelques
dizaines de milliers de personnes de par le monde, spécialement
celle des chefs d'entreprises investis par Moon et financés par
lui. Quelques défections parmi eux, et c'est la chute de l'édifice.
L'adhésion des disciples est bien, dans l'ensemble, de nature religieuse
mais dans ce domaine aussi, des circonstances nouvelles et défavorables
contribuent à ouvrir bien des yeux. Nous en saurons sans doute plus
dans quelques années.
Ce qui avait été perçu dès 1974-75
par les quelques personnes qui avaient été très vite
au-delà des phénomènes visibles immédiatement,
s'est confirmé au fil des années : l'organisation Moon utilise
les adeptes attirés par une ferveur religieuse certaine à
des tâches purement économiques et politiques, les exécutants
de ces tâches continuent à être chauffés à
blanc par les discours, prières, prophéties de Moon et de
ses représentants. Cet aspect, essentiel pour comprendre les sacrifices
parfois suicidaires des adeptes, s'est fait discret, pour ne pas inquiéter
et effrayer les alliés dont on a besoin pour entrer dans la place
- le monde, la société, les nations, les partis - dont on
veut arriver à prendre le contrôle.