Les formations qui dérapent

source : Management, n°62, avril 2000, par Marie-Madeleine Péretié

Les formations qui dérapent
L'animateur, 120 kilos, plonge sur les stagiaires
Face à des cadres, une assistante fond en larmes
Effarée par la docilité de certains, elle s'en va
Un terrain d'infiltration idéal pour les sectes
Testez les stages avant d'y envoyer vos cadres
Tous les problèmes n'ont pas une cause psy


 

Les formations qui dérapent

Un stage de développement personnel, pour devenir un meilleur manager: utile, non ? Mais on y voit parfois de curieuses méthodes...

L'animateur du stage avait prévenu: "En partant, soyez très prudents, vous aurez peut-être du mal à conduire..."

De fait, Laurence L., qui dirige un service d'une quinzaine de personnes dans un grand établissement financier, s'est trouvée un peu bizarre en quittant cette formation au développement personnel de trois jours.
Au volant, elle agissait comme une débutante. Arrivée chez elle, elle s'est sentie vidée. "Je trouvais que mon fils faisait trop de bruit Puis j'ai voulu me mettre au piano, et là j'étais incapable de jouer."

Si vous êtes choqué par un stage, protestez par écrit.

Peut-on refuser un stage? Question délicate, car deux principes se trouvent confrontés. D'une part, le pouvoir de gestion de l'employeur. Celui-ci est maître chez lui et a le droit d'imposer une formation qu'il juge nécessaire au bon accomplissement de la mission du salarié. II y a, d'autre part, le respect des droits de ce même salarié, affirmé notamment par l'article L. 120?2 du Code du travail ou les articles du Code civil qui protègent la vie privée. En réa lité, la marge de manaeuvre est étroite, si l'on ne veut pas sacrifier sa carrière. Avant toute décision, je conseille d'écrire à son responsable pour constater les faits, dire en quoi le stage est préjudiciable, déclarer son intention de ne pas y participer, ou de l'interrompre, ou encore demander (autorisation de le faire). Rachid Brihi, avocat associé au cabinet Grumbach & Associés.

Même sensation le lendemain au bureau

"Tout allait trop vite, faisait trop de bruit. Et quand il m'a fallu faire un peu de comptabilité, impossible de compter au-delà de 11. "

Inquiète ? Elle assure que non. Le stage, dit-elle, l'a plongée "dans une merveilleuse sérénité" qui a duré dix jours, avant qu'elle redescende sur terre et " retrouve le stress quotidien".

Mais qu'a-telle fait pour se mettre dans un état pareil ? Des tas d'exercices, physiques et mentaux, durant ces trois jours mémorables. Comme ce grand classique de la " chaise chaude", par lequel a démarré la formation.

L'animateur, 120 kilos, plonge sur les stagiaires

" On assoit un des membres au milieu du groupe et les autres doivent dire comment ils le perçoivent" Le jeu est un peu faussé, certains se connaissant déjà, mais la tension monte tout de suite. Laurence a été ressentie "froide et distante"... Un autre exercice qui met aussi de l'ambiance : il faut vous élancer du fond de la salle pour exécuter un plongeon dans les bras des stagiaires, qui doivent vous empêcher de tomber. "L'un des animateurs nous a montré. Seulement, c'était une baraque d'au moins 120 kilos", raconte Laurence, qui avait les bras couverts de bleus.

Ce qui l'a le plus marquée? Un autre genre d'exercice "Racontez une scène qui vous obsède." Cela a été très fort, se souvient-elle : " Une femme a parlé de son enfance meurtrie, un homme a pleuré en révélant qu'il avait mis sa mère à l'asile."

Là, le stage n'allait-il pas trop loin ? "Vu de l'extérieur, on ne peut pas comprendre, rétorque Laurence, mais vécu de l'intérieur, c'est formidable."

C'est pourtant un curieux bilan que tire de son expérience cette femme d'une quarantaine d'années: " Ils ont cassé nos habitudes, ils nous ont fait perdre nos repères. C'était une sorte de lavage de cerveau, et je comprends aujourd'hui comment on peut se laisser embarquer dans une secte. Même si ce n'était pas le cas ici, évidemment !"

Ce stage est en tout cas très représentatif des dérives que prennent parfois les stages de " développemen tpersonnel" : tension physique et mentale, émotions exacerbées, perte des repères...

Face à des cadres, une assistante fond en larmes

Mais qu'est-ce donc que ces formations au développement personnel, qui font partie de la panoplie ordinaire que l'on propose aux cadres ? Elles ont pour objectif de rendre le stagiaire "mieux dans sa peau pour mieux travailleur", selon l'expression des animateurs du stage de Laurence. Il peut s'agir de stages entièrement consacrés à la découverte et à l'amélioration de soi, ou d'exercices intégrés dans des formations plus larges : au management d'équipe, à la gestion du stress, à la communication, etc.

Et si ces formations peuvent devenir déstabilisantes, c'est parce qu'on est là en terrain miné.

"Une des méthodes les plus courantes consiste, par exemple, à détecter les points faibles du stagiaire, pour lui permettre de s'améliorer, explique Chantal Barthélémy Ruiz, responsable du DESS sciences du jeu à l'université Paris-XIII.
Mais, ce faisant, on fragilise les gens, et les plus sensibles peuvent craquer" D'autant plus facilement que le formateur ne connaît pas l'histoire personnelle de chaque personne présente. " Je me souviens d'une stagiaire qui s'est effondrée en larmes à peine les présentations entre participants entamées, raconte Martine Lejot, chef de produit au Cnof, un organisme de formation. C'était une assistante qui avait demandé à suivre un stage destiné aux cadres et elle a pris en pleine figure son infériorité"

Dans ces stages où chacun est amené à s'exposer d'une façon ou d'une autre, la grande question est celle que pose Thierry Dubois, l'un des responsables de l'institut de formation de la branche restauration du groupe Anchan, Agapes, centré sur les formations au "savoir-être"

"Jusqu'où impliquer l'individu dans un univers professionnel ?" Impossible d'y couper! La plupart des directeurs des ressources humaines estiment aujourd'hui que le sens des relations et la communication sont la base du management.

Difficile, donc, de ne pas impliquer du tout l'individu.

Mais les conditions dans lesquelles sont effectués les stages et les limites que posent les entreprises elles-mêmes sont déterminantes pour lui apporter les garanties auxquelles il a droit.

Dans un organisme de formation tel que le Cnof, les règles sont simples : on n'oblige jamais les gens à parler ni à rester; et les formateurs laissent leurs coordonnées à l'issue du stage, au cas où... Mais tout le monde ne le fait pas. Résultat, "les gens sortent de formation parfois plus mal qu'ils n'y sont entrés", résume Marie-Annick Paillau, responsable des ressources humaines et de la formation chez Henkel France.

Effarée par la docilité de certains, elle s'en va.

Un autre risque découle du premier: devant l'effondrement psychologique d'un stagiaire, des formateurs sont tentés de l'aider et versent alors dans la psychothérapie sauvage.

Redoutable, surtout si les stagiaires en redemandent! C'est pour éviter cette dérive que les organismes sérieux organisent des réunions où leurs consultants supervisent leur travail respectif.
Une dérive possible vient encore du fait que les formateurs veulent utiliser "l'énergie du groupe". Et cette pression collective peut conduire à faire n'importe quoi.

En témoigne l'expérience d'Hélène

"Je m'étais inscrite à un stage de "gestion émotionnelle" de trois jours avec un animateur que je connaissais bien. Le premier jour, je m'aperçois soudain que les autres stagiaires se mettent à se déshabiller. Sans doute n'ai-je pas entendu la consigne. Mais l'animateur me demande de faire de même. Je dis non, il insiste. Je refuse catégoriquement. J'ai quitté la formation le soir même."

Ce qui l'a le plus effarée, "c'est la docilité avec laquelle les autres se sont exécutés". Mais, en réalité, rien d'étonnant dans un tel contexte: " Les gens n'ont pas l'habitude d'exercer leur esprit critique, constate la consultante et formatrice Nadia Clément. Ils ne se font pas suffisamment confiance, ils ne se fient pas à leurs propres sentiments pour poser des limites."

C'est aussi la pression du groupe qui peut les pousser à déballer en public des histoires très personnelles, et ce genre d'épisode traumatisant survient jusque dans des institutions qui ont pignon sur rue.

Guy a ainsi interrompu sa formation "Communication et leadership" chez Dale Carnegie après une séance consacrée à revivre une colère. "J'ai revécu des souvenirs extrêmement pénibles, j'ai entendu des gens raconter sur eux-mêmes des choses terribles... Ce n'était pas le lieu, je ne l'ai pas supporté."

Problèmes d'intendance ? Parlez-en avec les anges !

Rien, pourtant, n'oblige à mettre ainsi enjeu des thématiques personnelles dans ce type de stage. Beaucoup de formateurs s'interdisent d'ailleurs toute dérive en ce sens. "Dès qu'un stagiaire évoque en groupe un problème d'ordre personnel, j'interviens pour recadrer le discours sur une situation professionnelle, indique Nadia Clément. Quitte, ensuite, à en parler avec lui, mais en tête à tête.

Un terrain d'infiltration idéal pour les sectes

Passons rapidement sur le recours à des méthodes comme l'hypnose ou encore le "rebirth"- "technique délirante qui consiste à vous faire respirer de l'oxygène à haute dose pour vous faire revivre votre naissance", explique un consultant. On voit bien que la facilité avec laquelle des personnes fragilisées peuvent être manipulées fait de ces stages un terrain d'infiltration idéal pour les sectes. Dans son livre remarquable "Les Sectes dans l'entreprise" (Ed. d'Organisation), le journaliste Thomas Lardeur montre bien comment le vocabulaire et les techniques qu'elles utilisent sont finalement très proches des thèmes du développement personnel.

Une société aussi importante qu'EDF s'est fait piéger, il y a quelques années, en envoyant plusieurs salariés suivre une formation au management, qui s'est révélée de la mise en condition sectaire. Et c'est loin d'être un exemple isolé.

Neuf commerciaux de la société Essor Optique se sont aussi inquiétés du caractère de leurs formations. "Dès le premier séminaire, se souvient l'un d'eux, Jean-François Labouze, devenu depuis leur porte-parole, tout était fait pour créer un climat d'extrême émotion de nature à déstabiliser. Notre patron s'est mis à interroger certains d'entre nous devant les autres, revenant sur les difficultés d'intégration de l'une, le défaut de solidarité de l'autre, jusqu'à les faire pleurer." Les stages suivants sont du même acabit, mais les salariés ont du mal à réagir: tout cela est censé être de la formation. "Le vrai choc, se souvient Jean-François Labouze, a été de voir rentrer d'un stage aux Etats- Unis notre directeur des ventes totalement traumatisé."

Les neuf refusent alors une ultime session dont ils ne connaissent ni le contenu, ni les animateurs, ni les objectifs. Il sont licenciés pour faute grave. Leur cas devait passer aux prud'hommes en février. Ils soupçonnent leur patron, Sam Cohen, d'appliquer à son entreprise les méthodes d' ACC, un mouvement que cite le rapport de la Commission d'enquête parlementaire sur "Les sectes et l'argent".

Testez les stages avant d'y envoyer vos cadres

Des sectes ne vous attendent certes pas à toutes les pages des catalogues de formation. Mais comment éviter les dérives? Le premier conseil à donner est de vous en préoccuper vous-même, parce que personne ne le fera à la place de l'entreprise.

Les services de contrôle du ministère de l'Emploi, d'ailleurs débordés, ne sont pas censés évaluer le contenu pédagogique des formations. Ils vérifient seulement que les fonds sont dépensés conformément à la loi.Quant au numéro d'agrément mis en avant par certains prestataires, il ne s'agit que d'un simple numéro d'enregistrement... Par conséquent, à vous de soumettre les formateurs à la question. " Rencontrez les chefs de projet, faites-vous expliquer les contenus exacts, les lieux et les dates précis des stages, demandez le CV des formateurs et qui y participera", recommande Jean-Charles Martinais, chef de produit au Cnof et allez tester un stage - une démarche loin d'être généralisée. "Je suis étonnée du peu de curiosité de certains clients, déclare la consultante Nadia Clément. Parfois, on ne me demande même pas ma documentation." Si, à votre curiosité, on oppose la nécessité de la confidentialité, méfiance : celle-ci est légitime, mais ne doit pas être confondue avec le secret.

Laurence, notre stagiaire sortie sur un nuage rose, avait pour consigne de "ne rien raconter au retour". Et avant de partir, elle n'a su qu'une chose de cette session réservée aux cadres c'était "une chance que lui offrait l'entreprise", à 35 000 francs pour trois jours.

Impossible de forcer qui que ce soit à changer.

Former quelqu'un qui n'a pas envie de bouger c'est coller un emplâtre sur une jambe de bois. C'est la conviction de Lionel Prud'homme, chargé de la gestion des carrières chez ABB Alsthom Power. "Il est bien sûr possible d'améliorer tel ou tel aspect de son comportement : capacité d'écoute, animation d'équipe, sens de la communication… mais ce n'est pas à coup d'hypnose que l'on trouvera la solution. Je me souviensd'une entreprise où j'ai travaillé. Nous voulions qu'un de nos experts prenne des jeunes avec lui pour les former. Nous lui avons donné un titre et fait suivre un stage de management classique: évaluer les performances, fixer les objectifs, donner des feed-back... Très vite, il a déclaré qu'il était d'accord pour former mais qu'il détestait le management. Que vouliez-vous que nous fassions? Nous avons dû respecter son souhait.

 

Cinq questions à poser avant d'acheter un stage

- Quel est le contenu du programme ? Les plaquettes c'est bien, mais parfois peu explicite, surtout lorsqu'elles comportent des termes barbares.
- Qui sont les animateurs ? Ont-ils une formation ? Qui contrôle leur travail ? Que font-ils si quelqu'un craque?
- Quels sont les horaires des cours ? Question très importante, notamment pour éviter les sectes. Se méfier des journées qui démarrent à 9 heures et finissent à 23 heures, elles adorent...
- L'acheteur du ou des stages peut-il en tester un ? Les responsables formation ou les managers le font rarement. Dommage pour leurs cadres cobayes.
- Comment se fera l'évaluation ? A ne pas confondre avec la délation: si on accepte de vous rapporter fidèlement les propos de votre stagiaire, stop!
.

 

Tous les problèmes n'ont pas une cause psy

Et pourtant, c'est dans la préparation et le suivi du stage que réside la véritable garantie de sérieux, pour le stagiaire comme pour l'entreprise. "Un stage doit être préparé, conduit, évalué et raccordé à un objectif", explique Marie-Annick Paillau, de Henkel France.
La préparation permet notamment d'analyser les vrais besoins et de ne pas "psychologiser" abusivement les problèmes. "Inutile d'envoyer en stage d'affirmation de soi quelqu'un qui a du mal à parler en public, dit-elle, si on découvre que ses difficultés viennent de ce qu'il ne prépare pas suffisamment ses interventions !"

N'essayez donc pas de résoudre tous les problèmes de management de vos collaborateurs par du développement personnel et encore moins s'ils n'en voient pas eux-mêmes l'intérêt. Ce n'est pas seulement une question d'éthique, mais aussi d'efficacité. "Une formation n'est jamais en elle-même un levier de changement, c'est la motivation qui permet de changer, affirme Lionel Prud'homme, directeur du Management Development chez ABB Alsthom Power. Vous pouvez dire à quelqu'un qu'il va quadrupler son sens de l'organisation, s'il est heureux en étant désorganisé, il le restera!" La sanction de l'absence d'adhésion personnelle, c'est l'inefficacité de nombreux stages...

Faute d'interrogation sérieuse sur ce qu'est le développement personnel, l'idée que les problèmes de management sont tous "solubles" dans un bon stage d'amélioration psy fait courir un dernier risque aux participants. Pour le sociologue JeanPierre Le Goff, "elle fait peser sur les cadres une lourde culpabilité inconsciente. Cette confusion les renvoie à un face-à-face avec eux-mêmes, où ils sont les seuls et uniques responsables de leurs compétences et de leurs résultats". Et rien ne s'arrangera pour eux si -comme le propose un organisme de formation dûment enregistré par l'Administration et d'ailleurs repéré par la Commission d'enquête parlementaire sur les sectes - on les envoie résoudre leurs problèmes d'intendance dans un stage de "communication avec
les anges"




    Documentations diverses
    Divers par thème

     
    Home Page 
    Sectes = danger !